Enquête/Migration irrégulière en Guinée : Koundara, porte de sortie poreuse ? (suite et fin)

18/12/2020

La préfecture de Koundara fait frontière avec le Sénégal à 42 km, avec la Guinée-Bissau et indirectement avec la Gambie à 149 Km. C’est la fête chez les taxi-motards, reconvertis en «passeurs clandestins». La fermeture des frontières Nord-est, leur est une aubaine. Un taxi en provenance de Labé débarque à Koundara, qu’il est envahi, les trois motards sont prompts «à conduire tout voyageur qui le désire et qui le peut à contourner les points de contrôle officiels» à des tarifs cinq à huit fois que le normal. Le prix de la traversée varierait entre 400 et 600 mille francs glissants contre 80 mille en temps normal. Selon cette nouvelle catégorie de «passeurs clandestins», de nombreux gamins non accompagnés tenteraient la traversée de la frontière Guinéo-sénégalaise, pour s’aventurer dans le désert, pour l’Europe. Beaucoup actuellement emprunteraient les pistes rurales peu surveillées par les farces de sécurité.

Ainsi, selon l’adjudant-chef, Bakary Oularé, le point focal de la protection des enfants à la gendarmerie locale, «chaque fois des mineurs non accompagnés sont interpellés au niveau des postes de contrôle, ils sont conduits à Koundara-ville, au Centre de prise en charge intégrée des enfants», avant d’être reconduits chez leurs parents dans d’autres villes du bled. Une causerie avec les assistants sociaux dudit Centre confirme l’info. «Des enfants non accompagnés arrivent souvent ici, parfois ils volent leurs parents de l’argent 30, 40 millions qui nous informent. Au poste de contrôle, puisqu’ils n’ont pas souvent de cartes d’identité, on les appréhende. Et comme ils ont volé, parfois les parents assurent nos frais de déplacement jusqu’à Conakry, pour leur sécurité et celle de l’argent. Souvent, des migrants rapatriés et assistés par l’OIM ont été aussi appréhendés ici, puisqu’ils veulent repartir pour l’Europe par le désert.» Les taxi-motards passeurs ou complices ? «Quelle que soit la vigilance des patrouilles, ils parviennent à contourner les services de sécurité», ils maîtrisent le terrain mieux qu’eux. L’adjudant-chef dit ignorer l’existence de réseaux de passeurs, mais affirme qu’une patrouille a saisi 72 heures plus tôt-nous étions le 27 novembre-pas moins de 13 motos. «Parmi les passagers, il y avait deux jeunes venus de Labé qui ont dit qu’ils partaient au Sénégal, mais pour partir en Europe» par la route, «parce qu’ils ne peuvent plus rester en Guinée. Mais, on leur a dit de retourner chacun d’où il vient.»

Selon de sources confidentielles, les agents en treillis ont reçu des «consignes fermes», de ne laisser personne entrer ou sortir, pour «des mesures de sécurité». Des élèves guinéens en vacances résidant au Sénégal n’ont pu regagner le pays de la Teranga, l’école y a repris en novembre. Banabanas, transporteurs, tous bloqués. La consigne est bien appliquée. Avec l’Etat d’urgence sanitaire lié à la pandémie Covid-19, les camions de marchandises faisaient la navette entre la Guinée et le Sénégal, la Guinée-Bissau et la Gambie. Mais avec la récente décision du Prési Alpha Grimpeur, la sécu-raté ne badine pas, appuyée par la ville de Koundara, elle intensifierait les patrouilles. «A la date du 27 novembre, 30 motos sont saisies et gardées dans un magasin au camp (…) Le préfet lui-même donne le carburant aux services de sécurité, pour ne pas que cette décision du Président soit bafouée, quand ils se retrouvent à la Préfecture en Comité de défense», selon l’adjudant-chef Oularé.

El Hadj Bafodé Dramé, le secrétaire gênant chargé des collectivités décentralisées, nous a reçu chez lui, le 26 novembre, pour la signature de l’ordre de mission à nous permettre d’atteindre le lieu-dit Mandat au Sénégal. Pour ça, il s’adresse au préfet, Aboubacar M’Bop Camara. Celui-ci s’oppose au motif de «la fermeture des frontières par les autorités de Conakry». Et de nous rassurer, il n’a «jamais fait d’obstruction à ces genres de mission», nous conseillant le soir, d’aller «expliquer le bien-fondé de la mission au préfet», ce dernier se trouverait dans un des champs du Prési Alpha Grimpeur, son autorisation «facilitera la mission». Porototo ! Joint au téléphone, le Commissaire des frontières, (colonel Kéïta ?), insiste sur la signature de son préfet, avant d’aller le rencontrer. Le lendemain 27 novembre, à la préfecture, le préfet est toujours absent. El Hadj Ba-faux-dé Dramé, de son bureau, téléphone à M’Bop qui maintient son refus, sans le dire. El Hadj Ba-faux-dé nous rapporte que celui-ci lui aurait dit que la presse est libre de travailler à Koundara, mais des consignes fermes sont données par les autorités sur le respect de la fermeture des frontières, décidée peu avant le scrutin pestilentiel du 18 octobre dernier. «Votre ordre de mission doit être signé par le gouvernorat de Boké», d’où relève Koundara. «Que ce soit à Mamou ou à Labé, ce sont les gouvernorats qui l’ont signé (…)» Et de citer l’exemple de cette mission de l’OIM en séjour moins d’une semaine plus tôt, pour un projet de construction de postes de contrôle aux frontières du buisson du Koundara.

Pas loin de la préfecture, nous rappelons une énième fois le Commissaire des frontières, au poste de Bhoundou-Fourdou, à 42 bornes de Koundara-ville. «Je ne peux pas vous parler si votre ordre de mission n’est pas visé par mes chefs». Et il raccroche. A moto, nous tentons de rallier Bhoundou-Fourdu. A quelque 15 kilomètres de Koundara-centre, le poste de contrôle de Sambaïlo. Pandores et flics peuplent l’ombre des manguiers. Quatre autres, sous un soleil de plomb, veillent au grain sur la barrière de sécurité. On est stoppé net, les agents du poste de contrôle nous réclament carte de presse, ordre de mission, pièces de la moto et tout et tout. Heureusement, tout est au complet. Sauf que l’ordre de mission n’est pas signé par une autorité de Koundara. «Monsieur le journaliste, retournez à la préfecture, pour signer votre ordre de mission. On a reçu, il y a deux jours, des consignes fermes de ne laisser personne passer ici, sans une autorisation», nous balance à la figure certain commissaire Touré, les yeux apparemment affectés par la cataracte. Nous avons donc rebroussé chemin, sans avoir obtenu le moindre chiffre sur le flux journalier, mensuel ou annuel moyen des voyageurs traversant officiellement la frontière Bhoundou-Fourdou en territoire guinéen ou Linkérin, Dialadian en territoire sénégalaid. Ni la moindre info sur les «multiples patrouilles» des pandores, flics, autres conservateurs de la nature opérant dans les trois principales sorties nord-est du bled, à la recherche «d’individus de mauvaise intention». Comment s’y prennent-ils, pour appuyer la lutte contre la migration irrégulière sur l’axe Guinée-Sénégal-Mauritanie-Maroc ? «Revenez après l’ouverture des frontières par la Guinée, puisque le Sénégal n’a pas fermé. Dès qu’un passager traverse Bhoundou-Fourdou, il est au poste de Linkérin. Nos amis du Sénégal n’ont pas fermé la frontière, ils laissent passer tous ceux qui arrivent de la Guinée. Il y a même des bus et des taxis qui attendent les passagers, pour aller à Mandat», affirme un habitué du coin, sous anonymat.


Déterminés plus que jamais à reprendre le risque

Les migrants sont plus déterminés que jamais à partir ou repartir par le désert et la Méditerranée. Au slogan: «Mi Loumba maadhoun mi houmba» (Je traverse ou je flotte) dans la Méditerranée, s’est ajouté celui-ci : «Euro maadhoun Ewôl !» (Euro ou la mort), autrement (Euro ou bien annonce de ma mort).

A Mamou, Labé, Koundara, les candidats à la migration décident dorénavant de «se débrouiller seuls» plutôt que de passer par les passeurs clandestins, surtout certains retournés volontaires ou les rapatriés, ils disent connaître maintenant «comment éviter les écueils, les obstacles, les postes de contrôle durant toute leur traversée». En dépit de tout, le gouvernement guinéen peine encore à se doter d’une politique nationale sur la lutte contre la migration irrégulière et les passeurs clandestins. Selon le dirlo général adjoint des Guinéens de l’Etranger au ministère des Affaires étranges, le projet serait en gestation. En attendant, avec la complicité avérée de certains à protéger les passeurs, on peut écrire que la migration irrégulière a de beaux jours devant elle en Guinée. Ainsi que les tragédies des migrants au Sahel et en Méditerranée à bord de canons pneumatiques, de fortune, mais de véritables cercueils.

Cette enquête a été réalisée grâce à un appui du Bureau régional de l’UNESCO (Organisation des Nations Unies pour l’Education, la Science et la Culture) à Dakar, dans le cadre de son projet: «Autonomisation des jeunes en Afrique et lutte contre la migration irrégulière à travers les medias et la communication». Projet réalisé dans huit pays: Côte d’Ivoire, Cameroun, Ghana, Guinée, Mali, Niger, Nigeria et Sénégal. Le projet est financé par le Ministère italien des Affaires étrangères et de la Coopération internationale (MAECI), via l’Agence italienne pour la Coopération au Développement (AICS).

Mamadou Siré Diallo,
Envoyé spatia

en collaboration avec www.conakrylive.info


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